Une robe noire

Une robe noire en toile de coton, épaisse, râpeuse. D’un noir indécis, délavé par le soleil, les lessives, les frottements, à la pointe des coudes surtout, presque bleue sur les cuisses, là où reposent les mains. Le haut ressemble à une chemise. Une échelle de boutons, tous fermés, grimpe jusqu’au col. Sous la toile, on devine des seins affaissés dont la rondeur se fond avec celle du ventre. À la bordure des poignets, sur les coutures, le tissu est ourlé d’un liseré blanc. On pourrait même imaginer qu’il s’effiloche, laissant pointer de petits filaments qui rappelleraient, lorsque, désœuvrés, les yeux d’un myope s’y attardent, la langue fourchue de la vouivre.

Une bande de tissu marque la taille sans la serrer, puis s’ouvrent les plis de la jupe jusqu’aux chevilles. Les jours de mistral, lorsque le tissu vient se plaquer sur les jambes, on peut apercevoir les chaussettes tire-bouchonnées. 

En réalité, il ne s’agit pas d’une seule robe, mais de plusieurs robes taillées à l’identique, usées au même endroit. De ces robes, où chaque matin, avant l’aube, on se glisse en passant par la taille, en ouvrant les boutons sur le devant, en enjambant la ceinture pour se placer au milieu de la corolle de la jupe, avant d’enfiler les manches, rabattre le plastron sur la poitrine, passer les mains sur les plis, les mains sur la taille. Sans doute, doit-on pouvoir les distinguer les unes des autres, ces robes, à la nuance de leur toile, au mouvement particulier d’un col qui rebique, au bouton disparate. 

Il y a aussi autre chose dont on se souviendra peut-être. Toutes ont enveloppé celle qui la porte d’une odeur de bois calciné, une odeur de cheminée.